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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 16:30

Samedi 23 avril 2016

Le fantôme de la grève générale au Congrès confédéral

 

C’est devenu le débat récurrent dans la Confédération… Et si on reprend les articles de ce blog depuis dix ans, il y en a déjà un sacré paquet au fil des années… (voir la section « Journées d’action, grève générale, tous ensemble… »).

Après le CPE en 2006, la réforme des retraites en 2010, voilà le mouvement contre la loi Travail/El Khomri qui ressuscite cette perspective aussi vieille que le mouvement ouvrier. Pour mémoire, dès le Congrès fondateur de Limoges il y a 120 ans, la question était en débat (« Le Congrès de Limoges de la CGT en 1895 ») et Martinez, fine mouche qui sentait le vent venir, avait tenté d’évacuer la question dès son rapport d’ouverture (ci-contre) : « Mais soyons honnêtes entre nous, la grève générale ne se décrète ni de Montreuil, ni d’ailleurs. Le mouvement se construit avec les salariés en assemblée générale ».

 

Une nouvelle fois, on a rejoué le film, avec toujours plus ou moins les mêmes positions.

  • La Confédération et les secteurs les plus droitiers qui ne veulent pas entendre parler de grève générale, de coordination des luttes, de généralisation convergente de la protestation. Il y a certes quelques concessions dans l’Appel du Congrès (« Un appel du Congrès pas vraiment à la hauteur ») dont nous remettons ci-contre la version officielle parue dans Le Peuple. Cet appel a été concédé sous la pression des délégués, dans les couloirs et à la tribune, pour être proposé le Mercredi, mais sans vrai débat, sans amendements, et avec un quart de la salle qui n’a pas pris part au vote… Une opération « déminage » pas vraiment subtile, mais rondement menée et qui a désarmé les opposants qui ne savaient plus sur quel pied danser..
    La rédaction prête à toutes les interprétations : « Dans ce cadre, la CGT appelle toutes les organisations à amplifier la riposte, dès le 28 avril, par la grève interprofessionnelle et les manifestations pour obtenir dans un premier temps le retrait du projet de loi de casse du Code du travail.
    D’ici le 28 avril, la poursuite de la construction de l’action implique la tenue d’assemblées générales dans les entreprises et les services publics pour que les salariés décident, sur la base de leurs revendications et dans l’unité, de la grève et de sa reconduction pour gagner retrait et ouverture de véritables négociations de progrès social
    ».
    Le texte peut tromper des journalistes mal informés qui imaginent déjà la CGT appeler à la grève générale reconductible (on a vu quelques titres croustillants…). Mais quand on connait la langue de bois confédérale habituelle, le texte se dégage de toute responsabilité au-delà du 28 avril et renvoie à la base l’hypothèse d’éventuelle reconduction du mouvement, sans d’ailleurs préciser de quelle reconduction il s’agit (il peut s’agir à nouveau d’empilage de journées d’action à répétition…).
    En résumé, la Confédération appelle à réussir le 28 avril (c’est bien le moins…) et on verra plus tard. Classique.

  • D’un autre côté, il y a tout un courant de militants oppositionnels qui se sont fait les porte-paroles de l’appel sans condition et immédiat à la Grève Générale. Parmi eux, tous les courants trotskistes, POI en tête comme d’habitude, les courants libertaires et nombre de camarades combatifs.
    La caractéristique de ce courant, c’est de faire de la grève générale une question de principe, de « volonté ». Ils ne s’intéressent pas du tout au contexte, à l’état d’esprit des travailleurs, à la réalité de la mobilisation. Pour eux, seule compte la détermination des dirigeants et des appels pour entraîner les masses à se révolter, par la force de la volonté et du discours. Du coup l’appel à la grève générale devient incantatoire, le nec plus ultra de l’action syndicale sans que l’on voie précisément quel en est l’objectif.
    Mais même parmi les délégués du Congrès, au-delà des discours à la tribune, on ne sentait pas dans les couloirs une vraie ambiance de combat, de « grève générale », de volonté d’en découdre à la fois contre le gouvernement et contre les syndicalistes trop mous… Un délégué turc l’a rappelé en début de congrès, ou les conditions sont mûres, ou elles ne le sont pas, et ce n’est pas la force de la volonté ou les discours ronflants qui vont y changer quoi que ce soit.

    C’est un vieux travers du mouvement ouvrier en France, déjà dénoncé par Alexandre Lossovski, dirigeant de l’Internationale Syndicale Rouge en 1926 (voir l'article de ce blog « L’anarcho-syndicalisme au début du XXème siècle ») :
    « Les anarcho-syndicalistes ne connaissent ni les longs et minutieux travaux de préparation, ni l'étude des conditions objectives où doit se dérouler la grève, ni l'appréciation réaliste des forces en présence et du rôle de la masse, ainsi que des rapports entre la masse et la minorité agissante. Ils se figurent que la révolution sociale surgira soudainement en l'absence même des prémisses d'organisation politiques, ou autres.
    C'est là l'origine de la théorie de la grève libératrice qui peut éclater à n'importe quel moment et pour n'importe quelle raison. Les théoriciens de l'anarcho-syndicalisme prêtaient une importance décisive à l'initiative de proclamer la grève générale. Le reste devait s'accomplir par le mouvement spontané des masses
    ».
    Nous invitons nos lecteurs à relire la totalité de l’article, d’une actualité encore étonnante aujourd’hui, bien entendu sous les formes du XXIème siècle.

    Où en est l’état de la mobilisation aujourd’hui, contre la loi Travail El Khomri ? Quel bilan des premières journées d’action ? Quelle mobilisation de la jeunesse, quelle mobilisation des salariés dans les entreprises ? Voilà les questions auxquelles il faut répondre. Nous, nous constatons que la mobilisation est moindre qu’en 2006 et 2010, qu’il y a encore du chemin à faire pour surmonter la résignation et le fatalisme, que la minorité agissante n’arrive pas à entraîner la masse avec elle. Ce n’est nullement du défaitisme que de le reconnaître, c’est le réalisme matérialiste qui indique sérieusement là où nous en sommes – et donc quelles sont nos tâches.

    Alors ce courant mène doublement les travailleurs à l’échec : d’une part parce qu’il n’est pas crédible, chaque travailleur étant capable d’apprécier la réalité de la situation autour de lui. D’autre part parce qu’il stérilise le débat en le polarisant sur la question « Grève générale » ou pas.
    Mais camarades, grève générale pour quoi faire ? Pour chasser Hollande, d’accord, à la limite ça fait consensus. Mais pour quoi d’autre ? Pour un gouvernement Mélenchon ? Pour défendre le développement de l’industrie ? Pour le nationalisme de « Fabriquons français » ? Pour un capitalisme à visage humain, mais qui maintient l’exploitation de la majorité par une minorité ? Pour la négociation d'un repartage des richesses, tout en conservant les exploiteurs ? Pour remettre le pouvoir dans les mains des experts en politique, en syndicalisme, ceux qui savent ce qui est bon pour nous ? Pour un « nouveau Code du Travail » dont on n’a pas le début de commencement de contenu ? Et ainsi de suite… Il est frappant de voir qu’il n’y a eu guère de débat de fond pendant ce Congrès. Un empilage d’interventions hétéroclites, et des votes de protestation sans vrai contenu bien clair, on y reviendra.

  • Alors bien sûr, tous les réformistes ont beau jeu de répéter que « la grève générale ne se décrète pas », car c’est la vérité niée par ce courant anarcho-syndicaliste.
    Par contre, une petite minorité de délégués combatifs au Congrès défendaient une position correcte : certes, la grève générale ne se décrète pas, mais elle se prépare. Et si la mobilisation et le contexte ne sont pas encore à la hauteur, il y a déjà la colère et la révolte, c'est certain. Le rôle du Congrès devait être de lancer un appel, clair et net, à la préparation de la grève (ce qu'elle s'est gardé de faire). A la coordination des luttes (Martinez a ménagé la chèvre et le chou à ce propos dans son rapport d’introduction…), à fixer cette perspective, à organiser partout des comités locaux de préparation à la grève, à expliquer aux travailleurs les enjeux et les perspectives qu’on se donne, à se donner des moyens techniques et organisationnels pour la démarrer le moment venu. Un appel à mettre en débat les revendications du mouvement (et autre chose que la Sécurité Sociale Professionnelle ou un Code du Travail « modernisé »…) Pour gagner contre la loi El Khomri, pour défendre des revendications de progrès, il est clair qu’il va falloir bloquer le pays, et pour cela il faut construire la grève générale pour y arriver. Mais avant cela, il faut "gagner la masse derrière la minorité agissante", sur un programme offensif et partagé.

Journées d’action, grève générale, coordination des luttes, « Tous ensemble ! », « on bloque tout », le débat ressurgit une nouvelle fois.

A relire les nombreux articles de ce blog sur la question, on a l’impression que les choses n’avancent guère, entre une direction confédérale réformiste qui ne veut pas entre parler de généralisation de la protestation, et des oppositionnels incantatoires de la grève générale…

Le fait même que cela n’avance pas au fil des ans devrait amener à s’interroger sur la manière même de mener ce débat, et sur l’importance, à réfléchir à ce que nous voulons, nous les travailleurs, si nous ne voulons plus de cette société-là !

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