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13 octobre 2011 4 13 /10 /octobre /2011 05:45

Jeudi 13 octobre 2011

17 octobre 1961 : les réactions de la CGT à l'époque

 

A lire également : "17 octobre 1961 : mémoire et politique" ICI

 

ImageDeclarationCGT171061

Quelques documents historiques inédits et essentiels, toujours en fac similé, en plus de la déclaration de la direction confédérale à gauche :

 

Le tract de la CGT Renault Billancourt du 18 Octobre 1961, lendemain du massacre, ICI

 

Le Tract de l'Union Syndicale de la Seine des syndicats CGT (équivalent de l'UD 75 aujourd'hui) du 21 octobre 1961, ICI

 

La déclaration du Bureau Politique du Parti Communiste Français du 18 octobre 1961, ICI

« Le syndicalisme français n’avait pas préparé la classe ouvrière aux problèmes coloniaux du XXe siècle »,
Un délégué algérien au congrès confédéral de la CGT de 1959

Le lendemain de la manifestation des Algériens à Paris, et du massacre de plusieurs centaines d’Algériens par la police au cours de celle-ci, le bureau confédéral publie un communiqué (ci-contre à gauche et en plus grand en cliquant sur l'image) qui, bien que modéré et nullement à la hauteur du crime commis, se démarque de celui du Bureau politique du PC (voir dans les documents disponibles ci-contre à droite).

Le communiqué de la CGT fait explicitement référence à la volonté « de l’ensemble du peuple algérien d’obtenir son indépendance ». Ce dont témoigne pour elle la manifestation, alors que celui du PCF ignore cette aspiration. Toutefois, aucune de ces organisations ne dénonce « un crime » ou un « assassinat », alors qu’elles le feront face aux attentats de l’OAS en appelant à manifester le 8 février 1962.Charonne. L’Humanité titre à cette occasion
« Assassins » sur cinq colonnes à la une.

Le communiqué CGT appelle à « réprouver les violences, et à la solidarité avec les travailleurs algériens ». Le PCF dénonce « la brutalité de la police » et demande aux travailleurs français de se sentir menacés par des « mesures à caractère fasciste prises à l’égard de travailleurs algériens, ces mesures pouvant demain être étendus à eux ».  Ce qui est une bien étroite conception de la solidarité de classe.  Toutes les déclarations évitent de dénoncer comme un massacre l’action de la police dirigée par Papon, bien que le PCF et la CGT disent le nombre de victimes bien supérieur au bilan officiel. Dans les jours qui suivent beaucoup de travailleurs algériens ne reviennent plus dans leurs ateliers. Violences, brutalités, le vocabulaire utilisé pour dénoncer la répression reste très mesuré. Prudent. Et surtout le PCF ne veut pas se voir menacé par l’Etat pour une question qu’il voyait déjà en 1956 comme seconde par rapport aux enjeux de la politique en France. Quelques jours après en des termes tout aussi prudents le bureau de l’Union des syndicats de la Seine CGT proclame « Non au fascisme, Vive la solidarité des travailleurs Français et algériens »
(voir également dans les documents disponibles ci-contre à droite).

La déclaration du PCF se garde d’appeler à quelque riposte que ce soit, contrairement à celle du Bureau confédéral de la CGT qui affirme « Partout, dans les entreprises et les localités, les organisations confédérées doivent prendre l’initiative et mener le combat avec ardeur et dans l’unité. Les événements qui ont marqué la manifestation du 17 octobre en rappelle l’importance et l’urgence ».

Dans la région parisienne, il y a, à l’appel de la CGT et de la CFTC, quelques débrayages. A Thomson Gennevilliers, à la Saviem à Saint Ouen, à La Courneuve, chez Dassault à Boulogne, chez Renault, où c’est seulement le personnel du CE qui débraye à 90 %, à la Thomson de Bagneux débrayage d’une demi-heure.

Des débrayages, mais aucune protestation, aucun mouvement d’ensemble à la hauteur du crime perpétré contre la classe ouvrière de France. Souvent ce sont seulement les militants CGT qui débrayent. Les masses ouvrières ne se mobiliseront pas ou seulement localement. Et surtout aucune organisation n’appelle à une initiative nationale.

Il en ira autrement après la manifestation du 8 février au cours de laquelle 8 personnes ont été tués par la police au métro Charonne. Un neuvième manifestant mourra en avril des suites de ses blessures. Ce sont des travailleurs et travailleuses, membres de la CGT et pour 7 du PCF.  La riposte des organisations ouvrières a alors été massive : plus de deux millions de grévistes, 500 000 personnes aux obsèques. Tous les victimes ouvrières n’ont donc pas droit à la même solidarité. La majorité des ouvriers sont contre la guerre, mais ne voient pas vraiment les Algériens comme des frères de classe. Lors des prises de parole au cimetière un seul syndicaliste fait le lien entre les victimes du 17 octobre et celles du 8 février. Il s’agit de Robert Duviviers de la CFTC (ancêtre de la CFDT) qui dit alors :

« Et vous camarades, vous êtes tombés en luttant contre l’OAS, contre le fascisme, contre ceux qui veulent étouffer les libertés dans ce pays, contre les ennemis d’une paix qui consacrera l’émancipation du peuple algérien.
La répression, toujours la même a frappé et uni les morts algériens du 17 octobre 1961, militants de la révolution algérienne et vous les morts français du 8 février 1962, héritiers de la révolution française »

En janvier 1962, le journal de la FTM CGT, « l’Union des métallurgistes » tire, sur deux pages, le bilan d’un an de lutte contre le fascisme accordant moins d’une ligne « à la répression policière envers la manifestation du 17 octobre 1961». La CGT est pourtant la confédération où adhèrent en masse les militants du FLN. A Renault Billancourt, où travaillent 3 500 ouvriers algériens, les 1500 membres du FLN sont en grande majorité à la CGT qui compte alors 4500 adhérents dans une usine employant plus de 30 000 personnes. Des délégués des OS sont Algériens. La commission nord-africaine de la CGT sert de couverture à la cellule FLN de l’usine avec l’accord tacite du syndicat. Elle soutient les grèves patriotiques lancées en 1956 et 1957 qui sont massivement suivies par les ouvriers algériens.  Dans la CGT, le PCF, qui n’a plus à Renault que 700 adhérents (trois fois moins que dix ans avant) et une grosse centaine de vrais militants doit composer avec le FLN. Cela lui interdit de démettre de leurs mandats les élus CGT qui soutiennent concrètement les Algériens en dépit des consignes imposées par le PC et sa direction dans la CGT. Pendant toute la guerre, la solidarité concrète
avec les Algériens en lutte pour leur indépendance, dépassant les slogans, ne mobilisera pourtant guère plus que le cercle des militants actifs de la CGT, qu’ils soient ou non au PCF, militants restés sur des positions de classe internationaliste.

La raison politique de la passivité des masses ouvrières avait été donnée par Belkaïd, un des responsables du FLN à Renault, au cours de son intervention au Congrès confédéral de la CGT de 1959, deux ans auparavant. Il critique les organisations ouvrières en des termes on ne peut plus clairs et cela vise aussi implicitement la CGT.

« Au lieu d’amener les travailleurs à prendre position contre la guerre d’Algérie tout simplement par ce que la guerre, surtout coloniale, se trouve en contradiction flagrante avec les principes de la classe ouvrière. Non. Les travailleurs, face au problème, ont été habitués à prendre une position déterminée avant tout par intérêt. Puisque le slogan : « la guerre d’Algérie coûte cher » passe en premier, ils ont appelés à lutter contre cette guerre parce qu’elle menace leur niveau de vie. […]

« Et nous, depuis des années, nous attendons la fameuse prise de conscience des années de répression barbare, des années d’humiliation, des années de souffrance, qui succèdent à un siècle et quart de domination coloniale. Le peuple français est témoin de la répression journalière qui s’abat sur l’émigration algérienne. A la Régie Renault,des syndicalistes algériens sont arrêtés par la police sur leur poste de travail, avec la complicité de la direction, et devant leurs camarades de travail [ …] des travailleurs français, travaillant avec des Algériens, exploités tous au même titre par le même patron, sont envoyés en Algérie, pour faire la guerre aux frères et aux enfants de leurs camarades de travail, avec lesquels ils ont mené la lutte ensemble, dans la même usine, contre le même patron ».

« Le mal vient du fait que le syndicalisme français n’avait pas préparé la classe ouvrière aux problèmes coloniaux du XXe siècle […] Il faut qu’un autre effort soit fait par vous, représentants des travailleurs ; un effort qui dépasse le stade des slogans, un effort qui attaque directement la cause de toutes les difficultés actuelles des travailleurs, […] la guerre d’Algérie […]. Il faut mener une action énergique devant les travailleurs, leur montrer l’exemple de ceux qui refusent de faire la guerre au peuple algérien ».


Le réquisitoire est sans appel, en parallèle avec celui déjà avancé par Monatte en 1946 à l'issue de la guerre mondiale autour du nationalisme et du chauvinisme dans la Confédération.

 

Ce devoir anti-impérialiste est toujours d’actualité, il s’impose aux militants qui veulent se battre pour les intérêts de la classe ouvrière, par exemple aujourd'hui dans le soutien aux sans-papiers. Et malheureusement, comme en 1961, rares ont été ces derniers mois les militants syndicaux qui s'affirment "de classe" qui ont pris leur place dans le combat contre l'orientation funeste donnée à cette lutte par la direction confédérale...

  

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Publié par Où va la CGT ? - dans Histoire
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