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26 mai 2006 5 26 /05 /mai /2006 15:03
Vendredi 26 Mai 2006
Alexandre Losovsky (1921) : stratégie réformiste et stratégie révolutionnaire
(Programme d'Action de l'Internationale Syndicale Rouge)




La stratégie de classe est beaucoup plus difficile que la stratégie militaire. Aussi nombreuses que soient les armées contemporaines, quel que soit le nombre de millions ou de dizaines de millions de combattants qu'elles comprennent et aussi longtemps que la guerre dure, nous avons néanmoins devant nous un conflit provisoire. La dernière guerre mondiale, à laquelle participèrent des dizaines de millions d'hommes, se présente comme un phénomène très complexe, et, de plus, elle est beaucoup plus compliquée à l'arrière qu'au front; car, outre la mobilisation purement militaire, l'outillage, la création des unités de combat: infanterie, cavalerie, artillerie, aviation, etc. la bourgeoisie réalisa la mobilisation morale, c'est-à-dire qu'elle mobilisa pour l'œuvre de guerre la conscience des grandes masses. Malgré toute la complexité de cette guerre, la stratégie de classe est encore plus compliquée que la stratégie militaire. Il n'y a pas ici deux fronts nettement tracés, séparés entre eux par des barrages de fils barbelés et s'assaillant sans cesse mutuellement de gaz asphyxiants et de milliers de projectiles. Le front des classes se trouve à l'intérieur du pays. La classe ouvrière fait partie de la société contemporaine. Elle s'est nourrie de la culture bourgeoise; ses enfants étudient dans les écoles de l'Etat, elle lit les journaux bourgeois, etc. Le front des classes est en zigzags et les ennemis de classe pénètrent la classe ouvrière, non seulement matériellement, mais aussi spirituellement; ils y comptent des adeptes, des disciples, des défenseurs, voire même des troubadours. Voilà pourquoi la stratégie révolutionnaire de classe, ou la politique de classe, représente l'un des problèmes les plus complexes de la lutte sociale contemporaine.


Avant tout, la lutte elle-même a pris des dimensions grandioses. Les ouvriers, au cours des dernières dizaines d'années, ne sont plus des particules humaines isolées. Ils ont créé leurs organisations de masses. Les conflits sociaux qui ébranlent le monde contemporain ne s'expriment plus par des collisions d'hommes isolés, séparés et disséminés, mais par des chocs d'armées organisées, et ils exigent une connaissance profonde des rapports sociaux internes, de la situation économique du pays et des conjonctures industrielles internationales. Il est indispensable de connaître le rapport des forces entre les diverses classes, le degré d'organisation et de résistance de la bourgeoisie et de ses diverses couches, les contradictions intérieures et les frottements existant au sein des classes dominantes, enfin le degré d'organisation de la classe ouvrière, sa conscience révolutionnaire des buts que se proposent les diverses couches du prolétariat, le niveau de leur idéologie et leur maîtrise de soi dans la guerre de classes. Connaître tout cela est la condition préalable pour établir une ligne de direction précise, c'est-à-dire pour que le noyau de direction des syndicats révolutionnaires mène judicieusement la politique de classe. La stratégie, c'est-à-dire la politique de classe, c'est l'art de manœuvrer; ce n'est pas un but en soi, c'est un moyen, une ressource, une méthode et une forme pour atteindre un but déterminé. La stratégie se détermine donc par les problèmes posés. Voilà pourquoi les mêmes méthodes de lutte peuvent être révolutionnaires ou réformistes, selon les moyens de réaliser ces formes de lutte et d'action, selon les problèmes posés devant la classe ouvrière.

En quoi consiste donc la différence fondamentale entre la stratégie réformiste et la stratégie révolutionnaire ? Avant tout, en ce que les syndicats réformistes, dans toutes leurs actions, en faisant manœuvrer les forces qui sont entre leurs mains, se posent la question du passage pacifique du capitalisme au socialisme, c'est-à-dire une tâche utopique, irréalisable, historiquement impossible. D'autre part, dans toutes les formes de la lutte, dans chacune de leurs interventions, la question du renversement de la bourgeoisie se dresse devant nous. Mais ici les réformistes arrivent et disent : «Vous, communistes et syndicalistes révolutionnaires, vous estimez donc qu'il est possible à n'importe quel moment de réaliser la révolution sociale ? Vous supposez que le prolétariat, insuffisamment préparé et conscient, peut, exclusivement par la voie de la violence, obtenir ce à quoi il faut tendre au cours de longues dizaines d'années ? »

L'affirmation que les syndicats révolutionnaires et les partis communistes croient possible d'accomplir la révolution sociale n'importe quel jour, qu'ils veulent transformer chaque conflit en révolution sociale, est une parfaite absurdité. Si cela était vrai, les dirigeants des syndicats rouges seraient de vrais enfants au point de vue de la stratégie révolutionnaire, car ils ne se rendraient pas compte des rapports des forces et des possibilités réelles de la lutte. Non : une telle conception enfantine des relations sociales n'existe pas dans les syndicats révolutionnaires... Il ne s'agit pas de transformer immédiatement tout conflit en une insurrection armée et en une révolution, mais bien d'enseigner aux masses ouvrières, par l'exemple de chaque conflit, la nécessité et l'inévitabilité de la révolution sociale et du renversement de la bourgeoisie. La pensée que toute grève peut abattre la bourgeoisie est évidemment une utopie. En leur temps, les syndicalistes révolutionnaires tombaient dans cette erreur. Certainement, nous ne croyons pas à ce miracle. Mais éclairer chaque conflit social à la lumière du point de vue révolutionnaire est. non pas une utopie, mais une possibilité véritable et qui s'impose.

Prenons quelques exemples qui feront apparaître plus nettement la différence des stratégies réformiste et révolutionnaire. A l'heure actuelle, il se passe dans tous les pays une offensive du capital: les salaires baissent avec une invraisemblable rapidité : des tentatives sont faites pour prolonger la journée de travail. En un mot, la bourgeoisie est passée de la défensive à une offensive frénétique. Que font, en cette période de lutte ligue, les réformistes et les révolutionnaires ? Nous n'aborderons pas cette question que beaucoup de syndicats abaissent volontairement les salaires sous l’influence de leurs chefs réformistes. Cette singulière stratégie de classe s'explique par la soumission complète de ces dirigeants de malheur à cette conception bourgeoise qu'une baisse de prix sur les vivres doit être absolument accompagnée d'une baisse de salaires, comme si le salaire jusqu'à maintenant satisfaisait réellement à tous les besoins des ouvriers.

Provoqués par l'offensive du capital, des conflits grandioses éclatent, où les ouvriers de diverses convictions politiques, la main dans la main, épaule contre épaule, luttent contre les entrepreneurs qui attaquent. Ainsi, dans la grève des mineurs d'Angleterre, la grève actuelle (septembre 1921) dans le nord de la France, etc. Comment les réformistes agissent-ils devant cette résistance en masse des ouvriers contre le capital ? «Il est nécessaire de repousser l'offensive du capital", voilà ce que disent et écrivent les dirigeants du mouvement syndical réformiste contemporain. Certainement, il faut repousser l'attaque, leur répondent les syndicalistes révolutionnaires. Mais est-ce que l'objet de la stratégie de classe est seulement de repousser une attaque déterminée ? Non, la tâche consiste en ce que chaque simple combattant, dans cette guerre de classes, comprenne que ce n'est pas là la lutte finale et qu'il devra toujours repousser de nouveaux assauts aussi longtemps que l'ennemi ne sera pas détruit. Les grands capitaines savaient fermement que la règle fondamentale de la science militaire est la démoralisation, la désorganisation, puis la destruction définitive de l'armée ennemie, et que ce n'est qu'alors que la guerre est finie. Les politiciens réformistes ne pensent jamais à s'attaquer aux causes de la guerre de classes, aux facteurs essentiels de ces terribles conflits. Ils prennent le conflit comme un fait, agissent contre lui quand les entrepreneurs ne veulent admettre aucun accord, et ensuite ils se tranquillisent jusqu'à un nouvel ébranlement profond.

Les syndicats révolutionnaires ne peuvent, en aucun cas, être d'accord sur une telle méthode d'action. Détruire l'armée ennemie par la force d'une offensive organisée, tel est le problème qui se pose devant les syndicats révolutionnaires. Cela veut-il dire qu'on puisse la détruire n'importe quel jour et au cours de n'importe quelle grève ? Non, mais celle idée de la nécessité de la destruction des forces ennemies, c'est-à-dire de la bourgeoisie, ressort comme un trait lumineux de toutes les actions de tout syndicat révolutionnaire dans son agitation, dans sa propagande, dans ses démonstrations, lors de l'examen des conditions proposées, pendant l'armistice qui précède la conclusion de la paix. Partout et toujours, les syndicats de classe examineront tout au point de vue du renversement de la bourgeoisie, tandis que les réformistes aborderont tout du point de vue du maintien de l'intégrité de la société contemporaine. Pour les uns, l'issue est dans le désarmement et la destruction de la classe bourgeoise, pour les autres dans l'accord avec elle. Les uns considèrent ces conflits continuels comme une conséquence inévitable des rapports capitalistes, qui ne disparaîtront qu'avec eux et dirigent en conséquence chacun de leur pas en vue de leur destruction: les autres envisagent ces conflits comme des phénomènes provisoires et fortuits contre lesquels il faut réagir pour pouvoir par la suite mieux s'entendre avec les représentants des autres classes.

De cette façon, dans la lutte elle-même et aussi la lutte terminée, les stratèges réformistes et révolutionnaires se trouvent en conflit. Tandis que les uns enseignent, d'après l'exemple du récent conflit, la nécessité d'une nouvelle lutte acharnée, les autres se reposent sur les palliatifs obtenus, estimant qu'on atteint toujours de meilleurs résultats par un accord. Les uns considèrent l'entente conclue ou le contrat collectif comme un armistice provisoire pendant lequel il est nécessaire de se préparer à une nouvelle guerre: les autres voient en lui l'établissement de rapports normaux, troublés occasionnellement par l'éruption des passions de classe.

Prenons un deuxième exemple: les représentants de l'Internationale d'Amsterdam ont pris part à l'élaboration de certains points séparés du Traité de Versailles; ils sont membres du Bureau du Travail auprès de la Société des Nations et font partie des commissions composées par celle-ci.

Récemment (août 1921), Jouhaux, Oudegeest et Torberg assistaient à la séance de la Commission pour le désarmement convoquée par la Société des Nations. Jouhaux y prononça un très long discours attentivement écouté par les représentants de la bourgeoisie, qui continuèrent ensuite, comme auparavant, l'imbroglio qu'ils avaient entrepris pour tromper les grandes masses. Quereprésente, du point de vue de classe, une action de cette sorte ? Le représentant de la Confédération Générale de France, en présence des ministres ayant organisé le massacre international et maintenant encore jusqu'à présent un joug militaire écrasant, prononce un discours sur l'utilité de la diminution des armements. On l'écoute avec patience, parce que, comme le dit bien le proverbe russe : «la parole s'envole». Mais quel est le but d'une telle intervention ? Jouhaux espère donc qu'on peut agir sur le gouvernement et les classes dirigeantes par la force de l'éloquence et par simple appel à la vérité abstraite ? C'est précisément là la stratégie réformiste. Imaginerons-nous le cas d'un représentant de syndicats révolutionnaires intervenant à la face des ministres bourgeois sur la même question ? Il serait douteux qu'il soit écouté jusqu'à la fin par ces messieurs. La stratégie révolutionnaire n'aurait d'autre but, sans aucun égard pour la façon dont réagiraient les ministres présents, que d'attirer l'attention des grandes masses ouvrières sur ce fait que l'institution ou les projets la concernant sont une duperie de provocateurs. Cette intervention lancerait là, dans la citadelle de l'Etat bourgeois, aux classes dirigeantes, cette accusation, dûment prouvée, qu'elles ne veulent pas le désarmement, mais qu'en fait elles développent les armements avec une énergie grandissante. Bref, le représentant des syndicats réellement révolutionnaires aurait ouvertement lancé au visage des tartufes bourgeois l'accusation d'hypocrisie et de duperie des masses laborieuses. Et ce serait là de la stratégie révolutionnaire. Sans doute, une autre fois, on ne tolérerait pas un pareil malappris à une telle séance, mais la tâche des ouvriers n'est pas l'amabilité vis-à-vis de leurs ennemis de classe.

Dans une telle situation, il est donc possible de concevoir une conduite révolutionnaire et de l'opposer à une attitude réformiste. Nous voyons par là que la stratégie révolutionnaire ne se réduit pas à appeler à l'insurrection et à la révolution à tout propos, au mépris des conditions objectives et sans tenir compte des possibilités réelles. C'est là de la phraséologie révolutionnaire et non pas de la tactique révolutionnaire; cela témoigne d'une grande nervosité et de peu de discernement. Non, ce n'est pas en cela que consiste l'essence de la tactique et de la stratégie révolutionnaire. L'essence consiste à maintenir toujours bien délimitée la frontière entre les classes, à ne jamais l'estomper, à souligner toujours les principes qui existent, à rendre toujours plus aiguës les contradictions, alors que la tactique réformiste consiste à arrondir les angles vifs, à rejointoyer les fentes, à atténuer et adoucir les contradictions de classes. A ce point de vue, il n'y a pas de méthode de lutte exclusivement révolutionnaire, comme le pensent certains de nos camarades qui n'estiment digne de l'attention révolutionnaire que la grève ou l'insurrection armée. Non, tout dépend de la manière d'agir et de la direction que ces actions impriment à l'éducation des masses ouvrières. Nous connaissons des actions révolutionnaires parlementaires, une activité révolutionnaire parlementaire, des démonstrations réformistes et même des grèves réactionnaires, quand elles sont dirigées, par exemple, contre l'admission des nègres au travail, etc. Voilà pourquoi nous ne pouvons en aucun cas être d'accord avec l'ancienne théorie syndicaliste qui attribue à certaines formes et méthodes de la lutte je ne sais quelle signification miraculeuse. Tout dépend du temps, du lieu, des circonstances et principalement du but de cette lutte, des problèmes qu'on se pose.

Une attitude méprisante envers certaines formes de la lutte ne s'explique que par une incompréhension totale de toute la signification de la lutte de la classe ouvrière pour ses besoins et ses intérêts quotidiens. Si nous devons mener une lutte sévère et impitoyable contre la tendance de l'accord à tout prix avec les classes dominantes, et de la retraite perpétuelle, de la crainte incessante des actions décisives, nous devons lutter aussi résolument contre l'esprit d'aventure révolutionnaire et l'offensive à tout prix. Le président de l'Internationale d'Amsterdam et chef des cheminots anglais. Thomas, expliqua récemment pourquoi ceux-ci n'avaient pas soutenu les mineurs dans leur lutte. «Notre intervention, dit-il, aurait amené la chute du gouvernement et la collision avec les forces de l'Etat.» Et pour ne pas amener les choses jusqu'à la chute du gouvernement, il préféra trahir les intérêts des mineurs. C'est un exemple classique et parfait de la stratégie réformiste. Surtout, ne pas amener la chute du gouvernement, ne pas rendre aiguës les contradictions, ne pas entrer en lutte décisive avec les classes dominantes, mais toujours désirer l'accord à n'importe quelles conditions et à n'importe quel prix. La lutte contre une telle trahison, contre une telle stratégie anti ouvrière doit être des plus rudes et des plus décisives. Mais, comme nous l'avons déjà fait remarquer, cela ne saurait nous obliger à prêcher l'offensive partout et dans toutes les conditions. Le Premier Congrès des Syndicats Rouges s'est exprimé d'une façon très nette et très précise en ce qui concerne les principes fondamentaux de notre stratégie. Voilà ce que nous trouvons à ce sujet dans la résolution sur la tactique :

« § 43. — Nous ne pourrons conquérir les masses, et, par suite, les syndicats, qu'à la condition de nous trouver au premier rang des masses ouvrières dans la lutte pour les revendications journalières. Cela ne veut pas dire qu'on doit recourir constamment à l'offensive, comme si celle-ci était nécessaire dans n'importe quel conflit. Un partisan de l'Internationale Syndicale Rouge doit non seulement être animé d'esprit révolutionnaire, il doit encore être irréprochable du point de vue de la discipline et du sang-froid. Ce qui peut assurer la victoire, c'est la préparation intelligente, systématique et tenace de chaque action, la promptitude et la ténacité sont des qualités qu'on acquiert par l'étude patiente de la situation et des conditions extérieures, par la parfaite connaissance des Forces dont dispose l'ennemi. Dans la lutte de classe, comme dans la guerre, la défensive est aussi importante que l'offensive. Dans l'attaque comme dans la défense, il faut tenir compte de la sympathie des masses prolétariennes et des forces sociales et politiques en présence.»

Comme nous le voyons, le Congrès exige des chefs révolutionnaires, avant tout et surtout, du réalisme révolutionnaire. Il faut avoir le cœur ardent et la tête fraîche. Sous ce rapport, nous devons encore et toujours suivre l'exemple de nos ennemis de classe. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur le front de la lutte sociale pour voir toute la variété des moyens et des méthodes employés par les classes dominantes dans la lutte pour leurs intérêts. Le jeu des réformes sociales est mené simultanément avec la formation des milices d'assassins gardes-blancs, l'offensive sur tous les fronts, la destruction des organisations ouvrières, l'arrestation des chefs. Le Parlement continue à élaborer des lois, toutes sortes de sociétés social-réformistes, gouvernementales et privées continuent à bourrer le crâne de la classe ouvrière. La littérature, l’Eglise, les universités, la justice, la police, tous agissent dans la même direction, toutes les armes sont employées parla bourgeoisie, depuis l'artillerie lourde policière jusqu'aux gaz asphyxiants du réformisme. Sur cet immense front, il faut toujours savoir trouver les points faibles, repousser l'attaque et passer à l'offensive, maintenir sa direction, ne jamais reculer devant un moyen de lutte contre l'ennemi de classe, combattre impitoyablement, dans le milieu ouvrier, les espions de la bourgeoisie et leurs acolytes, et, en exploitant méthodiquement, posément et opiniâtrement chaque faux-pas de l'ennemi, avançant quand cela s'impose, se repliant au besoin pour reformer ses rangs, mener la classe ouvrière au but final : au socialisme.

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Publié par Où va la CGT ? - dans Théorie
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