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26 mai 2006 5 26 /05 /mai /2006 14:03
Vendredi 26 Mai 2006
Alexandre Losovsky (1921) :
Destruction ou conquête des syndicats ?

(Programme d'Action de l'Internationale Syndicale Rouge)



Est-il nécessaire, pour établir un front révolutionnaire, de quitter les vieux syndicats ou, d'une manière générale, d'en détacher la partie révolutionnaire des ouvriers ? Nous trouverons la réponse à cette question en examinant le rôle des syndicats avant, pendant et après la guerre.


Les syndicats ouvriers naquirent en tant qu'organes de self-défense de la classe ouvrière. A mesure que croissaient et se développaient les rapports capitalistes, à mesure que les formes d'exploitation se compliquaient, les syndicats ouvriers passaient à des formes organiques plus complexes et, dans la lutte contre les exploiteurs, à une tactique également pluscomplexe. Autrefois, chaque ouvrier avait affaire à des capitalistes séparés; plus tard, l'ouvrier isolé eut affaire au capitalisme collectif; le stade suivant du développement consiste dans la lutte que mène l'organisation ouvrière contre l'organisation patronale, et enfin la classe ouvrière, groupée au sein de ses organisations économiques et politiques, lutte contre l'organisation patronale et l'Etat bourgeois.

Au cours de plusieurs décades, les syndicats ouvriers luttèrent, dans la plupart des pays capitalistes, pour l'amélioration de la classe ouvrière, tout en s'adaptant aux cadres bourgeois. La guerre mit à nu avec une évidence saisissante l'attachement des milieux dirigeants ouvriers à leur capitalisme national. En somme, les syndicats ouvriers se trouvaient à la base de toute la politique de guerre des dernières années. Pour les dirigeants des syndicats ouvriers, le bien-être de la classe ouvrière est lié à la situation de leur industrie nationale sur le marché mondial. Nous nous sommes trouvés en face non seulement de la rivalité des classes dominantes de l'Allemagne et de l'Angleterre, mais encore en face de la rivalité des syndicats anglais et allemands, car chacune des deux parties attachait son sort à l'extension et à la conquête de nouveaux marchés. On put observer un phénomène très curieux : la classe ouvrière créant, au cours de son développement, des organisations de self-défense contre la bourgeoisie, et ces mêmes organisations devenant, à un certain degré de leur développement, partie intégrante du mécanisme général de la bourgeoisie capitaliste. Les activités dirigeantes des syndicats qui entrèrent en contact intime avec l'Etat bourgeois, abordèrent toutes les questions du point de vue des intérêts nationaux, si bien que les organisations ouvrières qui avaientpour but la lutte contre l'Etat bourgeois, devinrent la base principale de tout le système capitaliste. Cette contradiction entre le besoin essentiel de la classe ouvrière d'avoir son organisation séparée et le rapprochement des organisations existantes avec l'appareil capitaliste et bourgeois, se manifesta avec une évidence toute particulière pendant la guerre et dans la période qui suivit immédiatement la guerre.

Avant la guerre, les syndicats ouvriers comptaient au total près de dix millions de membres. Immédiatement après la guerre, la masse ouvrière pénétra largement dans les syndicats ouvriers parce qu'elle avait été arrachée par la guerre à sa situation ordinaire. L'ouvrier isolé se sentit impuissant,indécis. La stabilité relative des rapports bourgeois avait disparu, les fondements de la société se trouvaient ébranlés, et l'ouvrier le plus arriéré entra, lui aussi, dans les syndicats pour trouver une réponse aux questions qui l'assaillaient. Dans les pays les plus importants, la majorité des ouvriers se trouve déjà organisée. Le nombre des ouvriers syndiqués anglais a passé huit millions; il dépasse en Allemagne le chiffre de douze millions (y compris les syndicats chrétiens et libéraux). En Autriche allemande (six millions d'habitants), il y a près d'un million d'ouvriers syndiqués. En Belgique, même nombre environ. En un mot, nous observons un énorme mouvement spontané de la masse ouvrière vers les syndicats, ce qui élargit tout d'un coup le vieux cadre de l'organisation. De puissantes fédérations naquirent, qui comptaient des millions de membres et qui auraient dû, dans cette période première, lorsque l'Etat se trouvait ébranlé, quand la lutte sociale s'exacerbait, quand nul ne se sentait sûr du lendemain, dans cette période d'élan révolutionnaire, constituer l'arme principale dans la lutte de la classe ouvrière pour ses intérêts.

Il est vrai que cette première période, période de croissance, s'achève vers la fin de 1920. L'année 1921 marque une période de décroissance des organisations ouvrières; toutefois, les syndicats ouvriers groupent encore des dizaines de millions de membres. Il y a en tout, actuellement, 50 millions d'ouvriers organisés dans tous les pays. Cette énorme armée organisée a son influence sur tout le monde capitaliste, qui est bien obligé de tenir compte de ces organisations de masse de la classe ouvrière.

Les syndicats ouvriers qui avaient joué un rôle si considérable pendant la guerre devaient en jouer un tout aussi important, dans la pensée de leurs dirigeants, après la fin de la boucherie internationale. Les vainqueurs avaient souligné le rôle des syndicats ouvriers dans la politique contemporaine en admettant les dirigeants des syndicats à participer à l'élaboration de certains articles du Traité de Versailles et à prendre part, avec des droits égaux à ceux des patrons, au Bureau International du Travail auprès de la Société des Nations. Ce fut là la plus haute réalisation des syndicats réformistes dans l'arène internationale, le couronnement, sur une échelle internationale, de la politique de collaboration réalisée au sein de chaque pays. Dans le cadre national, les dirigeants des syndicats contemporains tendaient à une liquidation rapide et paisible des résultats de la guerre, au relèvement de la production, au plus rapide rétablissement de rapports capitalistes normaux, en offrant leur collaboration, en ne demandant rien autre chose que la parité dans toute espèce de conférences convoquées par le Gouvernement. Toute une philosophie du droit paritaire prit naissance. Elle s'épanouit magnifiquement en Allemagne et trouve son expression dans les décisions de l'Internationale d'Amsterdam, destinées à établir la paix sociale. Dans la période d'après-guerre, les syndicats servirent de base à toutes sortes de ministères de coalition; ils intervinrent en qualité de force ennemie contre les actions révolutionnaires de l'aile gauche du mouvement ouvrier, en entravant de tout le poids de leur puissant mécanisme la marche ascendante du mouvement révolutionnaire dans tous les pays.

D'autre part, les syndicats, tout en entravant le mouvement révolutionnaire, devaient en même temps lutter pour l'amélioration économique de la situation des ouvriers et défendre leur niveau d'existence par la voie d'ententes ou de grèves. C'est ainsi que les syndicats ouvriers suivirent dans la période d'après-guerre la voie des réformes en luttant contre la révolution sociale. C'est précisément ce rôle antirévolutionnaire du noyau dirigeant des syndicats qui a provoqué une réaction dans les milieux ouvriers d'esprit révolutionnaire. La théorie se fit jour, suivant laquelle les syndicats ouvriers, organisations alliées à l'Etat bourgeois, devaient être détruits, que de nouveaux syndicats devaient être créés à leur place. Cette théorie prit naissance en Allemagne, après une série de défaites des ouvriers révolutionnaires. Elle prit naissance et se développa dans le pays où la bureaucratie syndicale avait, avec le plus de cynisme, piétiné les principes essentiels de la lutte de classe, où le système paritaire avait trouvé son expression dans l'Arbeitsgemeinschaft (groupement paritaire de patrons et d'ouvriers) et où la bourgeoisie, au lendemain de la révolution de novembre 1918, avait reconnu que les syndicats ouvriers avaient sauvé l'Etat (c'est-à-dire la propriété) de l'anarchie et de la désagrégation. Ces éléments de gauche raisonnaient ainsi: les syndicats ouvriers sont conservateurs, ils soutiennent le gouvernement, font de la collaboration de classes, luttent contre le mouvement révolutionnaire et contre l'idée même de la révolution sociale; il faut donc s'en écarter et créer des syndicats à soi, peu nombreux peut-être, mais révolutionnaires.

Les syndicats ouvriers sont, dans leur majorité, conservateurs; ils jouent, à l'heure actuelle, un rôle contre-révolutionnaire; ils se placent sur le terrain de la collaboration des classes. Tous ces faits ne sont pas douteux : mais est-ce une raison de détruire les syndicats ? D'ailleurs, qu'est-ce que cela veut dire au juste : détruire les syndicats ouvriers ? Les syndicats ne sont pas constitués seulement par les locaux et les caisses syndicales; les syndicats sont des organisations créées au cours de plusieurs dizaines d'années, auxquelles sont affiliés des millions d'ouvriers. Il y a bien des raisons qui font que les masses ouvrières se trouvent dans ces syndicats conservateurs.

Il n'est pas douteux qu'au sein des syndicats se trouve la partie la meilleure, la plus active, la plus consciente de la classe ouvrière. Cette partie n'est pas encore assez active, assez consciente. Qu'importe : il faut en prendre son parti; il faut prendre la classe ouvrière comme elle est. Pourquoi est-il nécessaire de détruire les syndicats ouvriers et d'en créer de nouveaux, de petits syndicats, si l'on peut conquérir la masse ouvrière et, par son intermédiaire, les syndicats ?

La théorie de la destruction des syndicats est basée sur la présomption que les syndicats réformistes ne sont d'aucun profit aux ouvriers. Or, c'est là une assertion contredite par les faits. Si les syndicats ouvriers n'étaient d'aucun profit à la classe ouvrière, ils ne sauraient jamais attirer à eux des millions d'ouvriers. Ils auraient péri d'eux-mêmes, et depuis fort longtemps. Or, dans la réalité, nous observons des faits diamétralement opposés : non seulement les ouvriers ne se détournent pas des syndicats, mais c'est la seule organisation qui ait conservé son unité, en dépit d'une lutte aiguë au sein de la classe ouvrière dans la période de l'après-guerre. Il n'y a pas un pays au monde où il n'y ait deux ou trois partis politiques ouvriers se faisant une guerre féroce; mais en dépit de la différenciation politique, de l'exacerbation de la lutte politique, les syndicats ouvriers restent, en somme, unis et entiers; les ouvriers de toutes tendances continuent à fréquenter les syndicats et à lutter conjointement. Est-ce là un fait dû au hasard ? Certes non. Les vieux syndicats conservateurs, maintenant encore, réalisent une tâche très importante pour l'ouvrier : la défense de ses intérêts immédiats contre la ruée frénétique du capital. Les syndicats ouvriers jouent le rôle d'un toit commun sous lequel viennent se réfugier tous les ouvriers aux époques d'intempérie sociale. Les intérêts matériels des ouvriers, les questions de salaires, de la journée de travail, du travail des femmes et des enfants, des assurances, etc. groupent les ouvriers, les forcent à se tenir unis dans un même syndicat. Tourner le dos aux syndicats, cela revient, dans les conditions actuelles, à tourner le dos aux masses; prêcher la destruction des syndicats, cela revient à provoquer l'indignation des larges masses, qui voient dans les syndicats réformistes les défenseurs de leurs intérêts matériels immédiats. Etre révolutionnaire, cela veut dire aller partout où se trouvent les masses pour tracer au sein des organisations de masses une ligne de direction qui rende évidente à leurs yeux les avantages de la tactique révolutionnaire par rapport à la tactique réformiste.

Si le point de vue des éléments de gauche concernant l'inutilité des syndicats était juste, cela reviendrait à mettre une croix sur la révolution sociale, car la révolution sociale est impossible si ces dizaines de millions d'ouvriers organisés au sein des syndicats n'y prennent part. On peut, certes, rêver à la révolution; mais quant à la faire sans les syndicats, cela est impossible. Les derniers mois de lutte ont fait apparaître avec un relief particulièrement saisissant tout le mal que peut causer la destruction des syndicats. Si nos camarades anglais s'étaient avisés d'adopter ce point de vue, ils auraient dû retirer des syndicats tous les éléments révolutionnaires; ils auraient dû le faire aussi en ce qui concerne la Fédération des Mineurs, qui a réalisé une grève de trois mois en dépit du réformisme de certains de ses chefs. Là est le danger : la théorie de la destruction des syndicats n'est pas seulement pessimiste à l'égard de la masse ouvrière, elle exagère le rôle de la bureaucratie syndicale. Et nous observons une situation véritablement ridicule: des hommes qui se proposent de renverser le capitalisme, espérant terrasser le capitalisme en Angleterre, en Allemagne, en France et aux Etats-Unis, et ces mêmes hommes doutant de pouvoir détruire la bureaucratie syndicale de ces pays. Les Gompers, les Thomas, les Grassmann, les Oudegeest leur paraissent invincibles alors qu'ils ne désespèrent pas de venir à bout des représentants patentés de l'impérialisme contemporain.

Cette tactique du pessimisme et du désespoir n'a rien de commun avec l'esprit révolutionnaire : elle témoigne d'une grande nervosité et d'un faible discernement révolutionnaire. C'est la raison pour laquelle l'Internationale Communiste, aussi bien que l'Internationale Syndicale Rouge, repoussent violemment et catégoriquement le mot d'ordre de la «destruction des syndicats» et mettant à sa place celui de la «conquête des syndicats». L'expérience de l'année écoulée montre la justesse de cette tactique. En France, en Italie, en Allemagne, dans tous les pays, s'amplifie et s'étend le mouvement syndical révolutionnaire. Il n'est pas encore assez puissant pour renverser la vieille bureaucratie, mais il est assez fort pour influer sur la tactique syndicale au sein de chaque pays, pour poser carrément les questions que la bureaucratie syndicale s'efforce d'escamoter.

La tâche à atteindre est de confronter les dirigeants syndicaux avec les masses ouvrières sur le terrain de la lutte de tous les jours, pour arracher ces masses idéologiquement et pratiquement à l'influence de leurs chefs conservateurs. Ce travail aboutit à la destruction de l'influence de la bureaucratie conservatrice au sein des syndicats et non à celle des syndicats eux-mêmes. Nous préconisons l'entrée dans les syndicats, non pour qu'on se rallie aux mots d'ordre et aux principes réformistes, mais pour conquérir les masses et transformer ces syndicats en un instrument de la révolution sociale contre leurs dirigeants réactionnaires.

C'est précisément parce que le mot d'ordre de la destruction des syndicats équivaut à une rupture avec les masses, à un isolement des ouvriers révolutionnaires, à un rétrécissement du mouvement jusqu'à une simple activité de secte, que l'Internationale Syndicale Rouge répand ce mot d'ordre : «Soyez avec les masses ! Pénétrez au sein des syndicats ! C'est la seule voie de la victoire! »

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Publié par Où va la CGT ? - dans Théorie
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