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13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 16:11

Mardi 13 mai 2008

Fillon, Thibault et la grève des sans-papiers

 

La grève se poursuit, s'élargit difficilement, l'occupation de la Bourse du Travail de Paris également.
L'enjeu est important et du succès ou de l'échec de ce mouvement débouchera de toutes les façons une modification importante de l'unité de classe français/immigrés.
Il n'est donc pas inutile de s'arrêter sur les discussions entre le gouvernement et la CGT, pour voir un peu où on en est.

On se rappelle que l'enjeu pour la CGT (enjeu très confidentiel, mais très significatif) était en fait de mettre la pression sur le gouvernement pour tenter d'obtenir une négociation élargie sur la régularisation des sans-papiers. D'où une grève limitée, une grève "d'avertissement" en quelque sorte, mais en restant bien dans le cadre prioritaire de la négociation avec le gouvernement. On apprend d'ailleurs, au détour d'une interview sur Europe 1 (voir plus loin) que l'enjeu de la négociation n'était que de s'assurer que les critères de régularisation au cas par cas seraient les mêmes d'une préfecture à l'autre ! Lamentable...

Fillon a répondu aux organisations demandeuses, par un courrier du 6 mai, dont voici la teneur :

"Paris, le 6 mai 2008
Monsieur le Secrétaire Général,

Vous avez appelé mon attention sur le mouvement de grève engagé par un certain nombre de travailleurs immigrés en situation irrégulière, sans-papiers ou munis de faux papiers, pour obtenir leur régularisation.

J’ai suivi avec attention ce dossier et j’ai demandé, en accord avec le Président de la République, à Brice Hortefeux, Ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire de continuer à travailler, de façon étroite et dans le cadre des lois en vigueur, avec les organisations syndicales et les associations qui s’associent à ce mouvement.

Un suivi approfondi du travail d’examen des dossiers mené par les préfectures est fait par le cabinet du Ministre. Celles-ci doivent cependant tenir compte de la situation spécifique de chaque cas au regard des contingences locales, et c’est pourquoi la procédure est déconcentrée au niveau des représentants locaux de l’Etat.

De premières régularisations ont eu lieu la semaine dernière, d’autres interviendront cette semaine.

L’intégralité des dossiers qui ont été remis sera étudiée dans le même esprit. Je dois cependant appeler votre attention, comme Brice Hortefeux l’a fait, sur la faiblesse de nombre de dossiers présentés et notamment sur la trop fréquence absence de promesse d’embauche par les employeurs : le travail de concertation avec les organisations syndicales et les associations qui accompagnent ces demandeurs de papiers doit ainsi être développé pour trouver la meilleure solution possible pour les travailleurs concernés.

C’est bien la preuve qu’une régularisation massive ne peut être efficace car elle aboutirait dans la pratique à léser les étrangers en ne permettant pas de vérifier leurs conditions d’emploi et le respect de leurs droits. Elle ne garantirait pas une bonne intégration dans notre société, ce qui est l’objectif premier de toute politique équilibrée de l’immigration.

Le Président de la République l’a d’ailleurs rappelé à plusieurs reprises, et cela faisait aprtie des engagements qu’il a pris face aux Français pendant la période électorale.

Vous m’avez par ailleurs demandé d’organiser une réunion plus large sur les travailleurs sans-papiers.

La loi du 20 novembre 2007 a fixé les principes et les critères devant organiser l’immigration pour motif professionnel. Le Parlement a, à cette occasion et les débats le montrent, voulu prendre en compte la réalité du travail clandestin dans notre pays. Nous sommes tous d’accord pour considérer qu’il doit être combattu sans relâche, car il remet eu cause les droits des travailleurs et, en faussant la concurrence, nuit à la pérennité de nos entreprises. C’est pourquoi le législateur a tenu à ce que les sanctions prévues par la loi contre les employeurs en infraction soient renforcées, en même temps qu’il aménageait un dispositif d’accueil des étrangers dans les secteurs économiques où les besoins de main d’œuvre sont reconnus.

Il faut laisser à cette loi le temps nécessaire pour trouver toute son application avant de proposer au Parlement d’en tirer les conclusions et d’envisager d’éventuelles modifications, après les concertations qui seraient alors évidemment organisées.

Soyez assuré que le Gouvernement tout entier reste attentif à la situation des travailleurs d’origine étrangère, et il sera toujours soucieux d’un dialogue constructif avec les organisations syndicales et les associations concernées par la politique de l’immigration choisie voulue par les Français.

C’est dans ce cadre que je manquerai pas de faire examiner toutes les propositions qui pourront m’être faites au vu des résultats de cette politique.
Je vous prie de croire, Monsieur le Secrétaire Générale, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs

Bien à vous, François Fillon"


Que dire de cette réponse, sinon que le gouvernement ne bouge pas d'un millimètre ? Réaffirme le cas par cas. Rejette toute idée de régularisation massive. Insiste sur la nécessité de la promesse d'embauche, alors que chacun sait que la plupart des employeurs ne veulent pas en entendre parler, et que cela revient à sélectionner entre "bons" et "mauvais" sans-papiers. Tout en ne fermant pas (de manière très subtile) la porte à la poursuite des contacts avec les organisations et syndicats.
Les choses sont claires, aussi claires qu'elle pouvaient l'être au début du conflit. La question est celle du rapport de forces, comme pour le CPE, comme pour les régimes spéciaux, comme pour la retraite, les franchises médicales, le salaire ou l'éducation.

Comment se situe la Confédération et Bernard Thibault face à cette position ?
Et bien, Dimanche 11 mai Bernard Thibault est à Europe 1, à l'émission "Le Grand Rendez-vous". Il va parler près de 7 minutes des sans-papiers, ce qui n'est pas rien, et on peut ré-écouter ci-dessous ce passage de l'émission :



Qu'en retenir ?
- 1) Bernard Thibault ne donne pas la position de la CGT, malgré la pression des journalistes. Il commente, critique, mais évite soigneusement de s'engager sur quoi que ce soit. Rappel : il s'était passé la même chose lors du conflit des régimes spéciaux, et c'est bien commode quand on prépare une fin de conflit. On ne s'est engagé à rien, on n'a rien trahi !
- 2) Bernard Thibault admet le cas par cas, soi disant sur le mode réaliste du rôle reconnu aux préfectures, reprochant seulement à celles-ci de ne pas être suffisamment rapides.
- 3) Il n'y a pas un mot sur l'élargissement, seulement une référence à la grève en cours. Rappelons que la revue "Ensemble" du mois de Mai ne publie un entrefilet sur la lutte des sans-papiers que dans la catégorie "Ile de France". C'est clair.
- 4) En fait, ce qui intéresse Bernard Thibault et la Confédération, ce n'est pas la lutte, ce ne sont pas les sans-papeirs et leur sort c'est que la CGT a mis le problème sur la table. La belle affaire, et les sans-papiers doivent être contents ! La CGT instrumentalise les grévistes, au service d'une présentation responsable de la CGT comme interlocuteur incontournable (voir le courrier de Fillon).
- 5) Bernard Thibault, comme avant lui Francine Blanche, insiste lourdement sur le rôle de l'économie, des métiers sous tension, c'est à dire qu'il justifie au fond l'idée de l'immigration choisie dans le cadre de l'économie capitaliste. La différence avec Sarkozy/Fillon/Hortefeux ? C'est un peu plus d'humanité, un peu plus de régularisations, mais toujours au cas par cas.
- 6) Et bien sûr, comme souligné par plusieurs commentaires, la résolution du 48ème Congrès sur la régularisation de tous les sans-papiers est passée à la trappe.

Le lendemain, et de manière plutôt correcte (pour une fois) Europe 1 donne la parole aux sans-papiers qui occupent la Bourse du travail.



La réponse du délégué de la Bourse est juste quant à leur abandon à leur sort de ceux qui ne rentrent pas dans "les critères de la CGT" (et oui, comment appeler cela autrement ?). Il confirme que la seule issue, pour éviter la division, pour éviter la scission avec le syndicat c'est la régularisation massive de tous les sans-papiers. Par contre, nous sommes plus circonspects quant à la perspective de dépôt de dossiers comme perspective la plus avancée des occupants. Perspectives que l'on avait vue autour de la médiation proposée par le CSP 59. Ceci étant argumenté par l'impossibilité de faire grève quand on est isolé. Cela reste à voir. Si on n'envisage la grève que entreprise par entreprise, sans doute. Mais si on rentre dans une perspective de généralisation de la grève, via l'occupation de lieux stratégiques (chambres patronales; sièges d'entreprises etc.) cela reste tut à fait envisageable, pour peu que l'on en ait la volonté. Car nous ne saurions trop le répéter : le dépôt de dossiers n'est souvent qu'une illusion, c'est la lutte et le rapport de force seuls qui peuvent faire plier le gouvernement !

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Publié par Où va la CGT ? - dans Sans-papiers
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commentaires

pj49 13/05/2008 23:28

Mettre en avant la revendication de la régularisation sans condition de tous les sans papiers avec carte de dix ans renouvelable est celle de l'ensemble du mouvement des sans papiers aussi bien à la Bourse occupée par la CSP75, que dans les entreprises par les grévistes cégétistes, qu'à l'église St Paul par les occupants du CSP92, que par les grévistes de la faim de Vincennes ou du Canet, que par les marcheurs du CSP59; et ce, en accord avec la 13ème résolution du 48ème congrès; de même que, je pense tous les acteurs syndicaux qui interviennent dans le mouvement.
Il apparaît pourtant que la CGT officielle refuse DANS LES FAITS, de la reprendre.
Ceci m'amène à une conclusion très simple; il existe deux CGT à l'heure actuelle qui S'EXCLUENT l'une l'autre et qui sont l'émanation d'une fracture de CLASSE:
- L'une défendue par l'actuelle direction, illégitime au regard du 48ème congrès et qui entérine le cas par cas et l'immigration choisie.
- L'autre qui occupe la Bourse (n'oublions pas que tous les leaders de la CSP75 -Sissoko, Djibrill et les autres sont syndiqués CGT ainsi que beaucoup de leurs soutiens), qui compose une partie du CSP59, qui occupent les entreprises.
Pour rallier une fraction conséquente des syndiquéEs il faut porter cette réalité au sein de toutes les Bourses du travail, au sein de chaque entreprise et la porter clairement sans ambiguïté pour que les militantEs s'en servent comme arme pour l'élargissement du mouvement.
Sinon cette CGT restera aux mains de ceux et celles qui l'ont menée à son état actuel (cette tendance persistante à la collaboration ne date pas d'hier).
Je le dis sans craindre l'excommunication l'ayant subie déjà en 1978 et ne m'étant plus syndiqué depuis; je pensais tenter de réintégrer le syndicat pensant à un renouveau possible grâce à une nouvelle génération;
vous avouerez que ce qui se passe actuellement n'est pas très encourageant mais votre combat est utile aux mouvements de classe et je suis, malgré mes doutes sur son utilité, résolument à vos côtés même si une énorme désillusion récente renforce ces doutes.