Lundi 8 juin 2026
Congrès de la CGT : toujours les mêmes contradictions
A l’issue du 53ème congrès en 2023 (voir « Congrès CGT : tout ça pour ça ? »), on aurait pu peut-être penser que les choses allaient changer à la CGT. Un peu moins de compromis et dialogue social, un peu plus de radicalité, bref, un peu plus de lutte de classes.
Trois ans après, le bilan est vite fait, pour les syndicalistes de bases que nous sommes : rien. Hormis s’être mis au cul des perspectives électorales en soutenant le NFP, avoir participé (comme tout le monde on va dire…) aux mobilisations contre l’extrême-droite et pour la Palestine, s’être mollement opposé à la répression syndicale, mais pour le reste, l’organisation de la classe contre le patronat et le MEDEF, au niveau confédéral, rien.
L’initiative est laissée aux structures locales, fédérales, Sophie Binet vient pointer le bout de son nez pour faire parler dans les médias, mais en vrai rien.
Les retraites ? On se refuse encore à dire que ça a été une défaite. La pénibilité, la précarité, le chômage, la flexibilité ? Silence radio. La Sécu ? Rien. La lutte des classes contre le capital ? La quoi ?
On n’a pas changé de régime en 2023, juste on a remplacé quelques dirigeants par quelques autres. Martinez-Buisson par Binet-Brun.
Alors, pas grand monde s’est intéressé au Congrès. Autour de nous, même des militants aguerris n’étaient pas sûrs de la date du Congrès alors qu’il était déjà en cours. Sorti du cercle des directions fédérales et départementales, des gros syndicats, peu de discussions, peu d’intérêt, d’autres soucis, on verra bien après.
Nous ne nous réjouissons pas de ce désintérêt. Des choses se jouent, des contradictions apparaissent, se règlent plus ou moins. Mais c’est la réalité qui devrait interroger, au lieu de se féliciter de la démocratie interne.
Nous avons suivi le congrès à distance, assistés par quelques contacts sur le terrain à Tours. Parce que nous aussi on s’est peu intéressés à l’affaire, seulement motivés quelques jours à l’avance par des lecteurs interrogatifs. Du coup, on a quand même pris le temps de regarder ce qui s’est passé, parce qu’aussi les compte-rendu de la presse n’y comprenaient rien, comme d’habitude. On peut (pour l’instant) voir tous les replays sur Youtube à partir du site https://54.cgt.fr/actualites/replay-congres/replays-du-54e-congres-de-la-cgt.
Alors, faisons le tour de quelques moments clés de ce congrès. Un autre article de ce blog ("Quelques vidéos du 54ème Congrès") donne quelques extraits vidéos d'interventions un peu marquantes du Congrès.
C’était mal parti
6781 amendements présentés par 400 syndicats. Le congrès n’intéresse pas grand monde, mais il motive les rares intéressés (800 de la Chimie) ! Le nombre, record historique d’un congrès CGT, a fait péter les plombs à la direction confédérale. « Comment c’est possible, le texte est parfait !? » c’était le sentiment un peu répandu.
Eh, bé, oui, quand on arrive à un record pareil, c’est qu’il y a un bug, c’est que le texte est MAUVAIS, qu’il ne correspond pas aux attentes des rares intéressés. Qu’il n’y a pas eu d’enquête sérieuse pour connaître les préoccupations des syndicats sur le terrain, que le texte a été rédigé en petit comité dans sa tour d’ivoire.
Alors oui, ensuite, 6781 amendements à 1000 délégués sur une semaine, c’est mission impossible. On peut multiplier les rustines, un mauvais texte reste un mauvais texte.
Et franchement, envahir la tribune comme l’a fait la FD de la Santé pour plus de prise en compte de ses propres amendements est un peu pathétique et corporatiste au regard des enjeux collectifs d’un congrès. Après, on n’a pas oublié que c’est la FD du Commerce avec à sa tête Amar Lagha qui avait montré l’exemple au 53ème Congrès…
Nous n’avons pas encore vu le texte final, mais gageons que ça va être rafistolé de bric et de broc, bourré de contradictions d’un paragraphe à l’autre, et qui ne permettra évidemment pas à la CGT d’avancer.
Rendez-vous dans trois ans pour un nouveau sketch ! D’ici là, ça va continuer comme avant, chacun dans son coin à faire ce qu’il peut, au mieux, sans attendre grand-chose de la confédération…
L’affrontement entre « réformistes » et « révolutionnaires »
Tout au long du congrès, on a vu des affrontements, certains à fleurets mouchetés, d’autres virulents, contre la politique confédérale. Nous mettons en ligne dans un autre article quelques extraits vidéos du congrès pour se faire une idée.
Mais prenons un peu de recul, qu’en est-il ?
Voici les votes pour le documents d’orientation sur les sept derniers congrès (20 ans d’histoire de la CGT). On ne peut qu’être frappé de la stabilité des résultats, mis à part le cas du 51ème congrès un peu atypique – sans trop savoir pourquoi…

De plus si le camp « réformiste », majoritaire, peut être identifié dans la succession des directions confédérales, on ne peut pas en dire autant de la prétendue opposition, éclatée en de multiples tendances contradictoires entre elles. L’addition des oppositions n’a jamais été efficace. Entre les nostalgiques du CNR, les forcenés de la FSM, les anarchosyndicalistes, les magouilleurs trotskistes, les syndicalistes de classe de terrain dégoûtés par les appareils, les militants de toutes tendances, il n’y a pas de vraie unité. Et la conclusion identique d’un certain nombre d’interventions d’opposants par le même mot d’ordre « vive la CGT révolutionnaire » ne facilitait pas les choses tant il est caricatural et hors sol. Ce n’est pas ainsi qu’on va gagner contre les réformistes !
Cela dit, on a senti que les contradictions se sont raidies, en particulier avec un certain nombre d’intervention très pertinentes de la Chimie, à tel point que Sophie Binet s’est sentie obligée d’y revenir dans son intervention de clôture pour appeler à plus de fraternité entre camarades… Mais camarade, pourquoi en est-on arrivé là ? Jamais tu y penses ?
Tout au plus peut-on noter un regroupement autour de la notion de syndicalisme de classe, le rejet du dialogue social bidon et de l’alliance sans principes avec les réformistes. Nous partageons sur ce blog.
Mais pas d’unité sur le nationalisme, sur la défense de l’emploi industriel, sur le paritarisme, sur les SCOPs, sur les questions internationales (Ukraine, Iran…), sur les sans-papiers, et tellement d’autres sujets. Pas d’unité et même pas de débat. Il y a encore du chemin à faire pour arriver à une orientation de classe unifiée contre la direction confédérale.
Ah, quand même : les Organismes Sociaux et la Chimie ont réussi à ouvrir la discussion sur la Sécurité Sociale Professionnelle et le Nouveau Statut du Travail Salarié qui a commencé à regrouper les oppositions. Un petit pas en avant, qui doit être élargi à l’ensemble des revendications syndicales.
La critique de la Sécurité Sociale Professionnelle et du Nouveau statut du Travail Salarié
Justement. Continuons.
Ce sujet, c’est une tarte à la crème dans la CGT depuis des années, sans que ça soit JAMAIS repris par les syndicats. Pour les camarades qui restent perplexes, nous les renvoyons à la section concernée à la question sur ce blog « La Sécurité Sociale Professionnelle », le premier article date du 29 novembre 2005 !!! Oui, vous avez bien lu, il y a plus de 20 ans !!! Et le projet, porté par Maryse Dumas, date de mars 2003, au 47ème congrès…
Le fond du désaccord (on y reviendra) c’est la mise en avant tout à fait réformiste de droits individuels qui vont se généraliser et s’opposer au droit collectif, amenant un cortège de divisions et de contradictions au sein de la classe ouvrière et des travailleurs en général.
Ces deux revendications jointes étaient régulièrement répétées au fil des congrès, et tout aussi régulièrement ignorées par les syndicats au fil des ans. Mode tranquille, rien ne bouge.
Mais la nouvelle direction confédérale depuis 2023 veut faire ressortir la momie du cercueil.
Du coup, et pour la première fois, les oppositions se sont constituées, autour d’un projet porté par la FD des Organismes Sociaux et de la Chimie, le projet « 100% Sécu ». Nous y reviendrons dans un futur article, c’est en tous les cas un projet explicitement OPPOSÉ au projet confédéral de SSP et NSTS. Explicitement.
Avec une bataille d’amendements lors de ce congrès, qui a abouti à une victoire sur un amendement, qui remplace le projet de la SSP et du NSTS par le 100% Sécu. Voir la vidéo ci-dessous.
C’est une victoire pour les opposants et une vraie claque pour la confédération. D’ailleurs, voté en fin de séance le mercredi, il a fallu toute une nuit de négociations et l’intervention de Laurent Brun le jeudi matin pour valider le texte tel qu’il avait été voté au congrès – ils avaient les boules, c’est clair.
Cela dit, il ne faut pas fantasmer. Ce n’est qu’un amendement au milieu de tout un texte où le NSTS sert de colonne vertébrale : la partie où il est inséré reste intitulé « Pour un nouveau statut du travail salarié et une sécurité sociale professionnelle et environnementale ». Bon, ça calme. Il n’empêche, ça va foutre le bazar dans les projets confédéraux, c’est sûr !
La question de l’organisation des chômeurs et précaires dans la CGT
Ca a été bref, mais intense.
Un conflit oppose depuis longtemps le CNTPEP et la direction confédérale, allant jusqu’à licencier l’animateur du collectif ! Quant à la résolution proposée au vote, elle a été purement et simplement jetée à la poubelle au prétexte que ce n’était pas une résolution d’actualité. Ambiance.
Voir la vidéo, et la résolution ci-dessous.

La nature de classe de la CGT
C’est une enseignante (pourtant assimilée cadre) de la FERC 92 qui a jeté le pavé dans la mare, provoquant le malaise un peu général à la direction du Congrès : 70% d’ICTAM (Ingénieurs, cadres, techniciens, agents de maîtrise) à la nouvelle direction, alors qu’ils ne représentent que 54% du salariat, et 40% des syndiqués de la CGT.
C’est un vieux débat : depuis toujours les directions confédérales successives pleurent pour syndiquer plus de cadres et techniciens. Et depuis toujours sur ce blog, nous sommes opposés à l’existence de l’UGICT (supposée défendre les revendications spécifiques des ICTAM), pour insister sur la direction ouvrière dans les syndicats, autour de revendications de classe, sans concession sur le rôle et la place des ICTAM dans la hiérarchie capitaliste, en particulier toutes les fonctions d’encadrement, de hiérarchie, d’organisation et de management toxiques, conçues pour renforcer l’exploitation des prolétaires et augmenter le taux de profit. Si les cadres veulent se syndiquer à la CGT, c’est en contestant leur propre place dans le système capitaliste !
Cela n’est pas rejeter les techniciens, cadres qui veulent s’organiser à la CGT. Il y a des revendications unifiantes, par exemple sur la pénibilité (le burn-out), le temps de travail, ou même parfois sur les salaires. Mais c’est refuser de mettre le syndicat sous la direction de ces couches petites-bourgeoises qui ne connaissent rien à la vie de l’ouvrier et qui envahissent depuis des années les syndicats, associations, partis politiques réformistes en particulier dans un pays impérialiste comme la France.
On a bien vu que la critique dérangeait, c’est aussi un sujet sur lequel Sophie Binet s’est crue obligée de répondre dans son discours de clôture…
C’est malheureusement la tendance, et il nous faut avec force toujours réaffirmer la centralité ouvrière, indispensable pour assurer un projet révolutionnaire.
Rejet de la modification des statuts
Rappelons que depuis le 50ème Congrès (voir « L’évolution des structures de la CGT, c’est pas gagné ! »), il y a un renforcement permanent de la discipline et de la verticalisation de la CGT. C’est-à-dire que c’est l’échelon supérieur qui valide ce que fait, ou veut faire, l’échelon inférieur : par exemple, l’UD ou la FD qui contrôlent l’activité des syndicats. Ce n’est donc pas nouveau, et nous avions alerté, un peu dans le désert, dès l’époque.
La période récente ne manque pas de conflits internes à la CGT lourds de conséquences, par exemple dans la FD du Commerce qui a vu un Congrès annulé en justice sur intervention de l’US Commerce Paris (voir « Confirmation en appel de l’annulation du congrès de la FD du Commerce ». Ou les multiples actions pour faire condamner les animateurs syndicaux de la CGT-HPE (voir « l’UD 75 et l’URIF vont en cassation contre les caisses de grève »). Et on ne manque pas d’exemple de procédures judiciaires entre structures, alors ce n’est pas faux que ça fait désordre. En même temps, vu la réalité de la démocratie dans la CGT, on récolte ce qu’on sème, n’est-ce pas ?
Rien d’étonnant donc à la proposition d’une modification des statuts qui accentuait la verticalisation de la CGT avec la mise en place d’une Commission des Conflits et d’Affiliation décisionnelle sans qu’on connaisse pour autant son règlement intérieur, sous contrôle de la Confédération.
- Les syndicats ne pouvaient pas la solliciter, seules les UD et FD
- Les syndicats n’avaient pas de recours en cas de proposition de désaffiliation
- Pour affilier un syndicat, il fallait préalablement l’accord des UD et FD alors qu’avant c’était une validation a posteriori
- Etc. le syndicat était donc totalement soumis à l’autorité et l’arbitraire donc des échelons supérieurs. Une vraie mise sous tutelle organisationnelle, socle de la liquidation des oppositions politiques – quoi qu’ils en disent.
Rien d’étonnant non plus à ce que ce soit la FD du Commerce qui soit à fond dans le projet, les rois de la liquidation des opposants, avec les petits soldats d’Amar Lagha aux avant-postes dans le Congrès pour soutenir cette modification des statuts.
Manque de chance, la modification a été rejetée par le Congrès, de peu, mais rejetée.

Nouveau sketch à la clé, puisque le Jeudi soir la modification est déclarée validée, pour voir à nouveau Laurent Brun intervenir le lendemain matin (nouvelle nuit de mal aux cheveux…), pour reconnaître que le score n’aboutissait qu’à 61,9% des suffrages représentés, soit inférieur aux 2/3 conformément à l’article 41 des statuts…
Et Sophie Binet à nouveau de regretter dans son allocution de clôture que ces statuts soient si « anciens », archaïques, et qu’il soit si difficile de modifier les statuts. Mais camarade, faut-il te rappeler que la modification des statuts aux 2/3 des votes représentés (donc avec les abstentions) est une mesure tout à fait ordinaire dans n’importe quelle association, précisément pour empêcher des modifications de convenance et s’assurer un consensus. En plus la direction confédérale a choisi de tout bloquer en un seul vote, pas de vote d’amendements séparés, résultat le texte modifié est parti à la poubelle en bloc.
Voilà une deuxième claque bien assénée et un répit dans tous les conflits en cours… Et Sophie Binet de conclure que la nouvelle direction allait devoir trouver les moyens de contourner ce vote pour arriver à ses fins (elle ne l’a pas dit comme ça, mais on l’a entendu très fort).
Intégration des violences sexistes et sexuelles aux statuts
C’est le « grand » sujet du Congrès, celui qui sera retenu par la presse officielles. Le « Cadre commun » contre ces Violences Sexistes et Sexuelles, déjà voté au Congrès précédent, sera désormais intégré aux statuts comme toute autre règle statutaire.
Nous ne sommes pas de ceux qui s’y sont opposés au nom de caractère imparfait de ce fameux « cadre commun ». C’est vrai, on pourra mieux faire, il va falloir gommer des aspérités, mais c’est un pas en avant important et nous le soutenons.
Mais 1) c’est un écran de fumée par rapport à toutes les contradictions qui se sont exprimées durant le congrès 2) nous nous permettons d’être un peu circonspect : cette modification des statuts n’a pas empêché d’élire à la nouvelle direction confédérale au moins un camarade mêlé à la défense de Benjamin Amar…
Alors, plus que jamais renforçons notre vigilance et la critique du patriarcat et du sexisme dans nos rangs !
On peut relire avec profit les articles de la section de ce blog sur le féminisme dans la CGT !
Voilà ce que nous retenons en première analyse.
Tous les lecteurs sont évidemment bienvenus pour enrichir ce compte rendu et apporter leur pierre au bilan du Congrès.
Vive le syndicalisme de classe !
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