Dimanche 17 mai 2026
Congrès de la CGT : retour sur la pénibilité
Le Congrès confédéral va se tenir début juin à Tours.
Confidentiel, hein ? Pas grand monde ne s’y intéresse entre le chaos mondial, la folie du crétinisme parlementaire dans notre pays et la disparition de notre syndicat, hormis les sympathiques apparitions de notre Secrétaire Générale dans les médias (pour mémoire : « Alerte disparition inquiétante : où est passée la CGT ? »).
Cela dit, c’est l’occasion de faire le point. Nous reviendrons sur quelques réactions autour de ce Congrès, mais dans l’immédiat, nous voulons revenir sur un sujet qui nous tient à cœur sur ce blog, depuis toujours :
LA PÉNIBILITÉ
* L'ensemble des articles consacrés à la pénibilité dans la section qui y est consacrée.
Et plus particulièrement :
* "Nouvel Accord National Interprofessionnel (ANI) sur la santé au travail, nouvelle sévère régression" 4 janvier 2021
* "Les statistiques parlent : depuis 30 ans, la pénibilité explose !" 17 avril 2019
* "La pénibilité, Macron... et la CGT" 15 juillet 2017
Rappel : de quoi parle-t-on ? Voilà la définition officielle du Ministère du Travail, on s’en contentera dans un premier temps :
« La pénibilité au travail se définit comme l'exposition à un ou plusieurs facteurs de risques professionnels pouvant laisser des traces durables, identifiables et irréversibles sur la santé. »
Voilà, tout est dit : c’est le travail qui casse le corps et l’esprit des travailleurs, qui représente la soumission de l’être humain jusque dans son corps aux exigences de la production, c’est-à-dire du capital. C’est le cœur de l’exploitation. Le lien avec la productivité du travail est évident : plus le travail est intense, plus il est destructeur.
L’occasion de rappeler que la productivité du travail instantanée (c’est-à-dire à un moment donné, pas en moyenne) en France est une des plus élevée du monde, malgré tous les démentis de pseudos experts qui cherchent à noyer le poisson dans des moyennes calculées et manipulées pour l’occasion. Or, il y a une évidence que chaque ouvrier.e connaît bien : c’est la productivité instantanée, quand on « force », qui est destructrice.
La pénibilité c’est la destruction du corps et de l’esprit. Les TMS et le burn out. Les toxiques chimiques (exposition aux produits dangereux voir « Une enquête Pénibilité à l’usine Michelin de Blanzy », aux métaux lourds à Messier Molsheim voir ICI, les désinfectants dans le ménage ou la santé) et le travail posté ou la nuit. La charge mentale et le travail à la chaîne. Le bruit et les températures extrêmes.
Le lien avec la santé est évident, comme le manifeste la multiplication des déclarations en invalidité en fin de carrière (voir « Retour sur Lidl et Cash Investigation ») ou la multiplication des cancers (le TA de Marseille vient de reconnaître le lien entre le travail de nuit et le cancer du sein chez les infirmières, voir ICI), les ulcères associés au travail de nuit etc.
Et ça ne s’arrange pas :
- Toutes les études et enquêtes montrent que le travail devient de plus en plus pénible, y compris dans les statistiques très officielles SUMER de la Dares. Voir la synthèse réalisée en 2024 par l’Observatoire de la Société.
- L’espérance de vie en bonne santé, indicateur cher à tous les politiciens recommence à diminuer. Il « décroche » même selon les statistiques officielles (voir ci-dessous). Rappel : cet indicateur a toujours été orienté et utilisé par tous les exploiteurs, politiciens et bourgeois pour justifier le report de l’âge de la retraite. Or, contrairement à tous les indicateurs liés au travail, celui-ci n’est pas distingué selon les Catégories Socio-Professionnelles (CSP). C’est-à-dire qu’on y mélange allégrement Ouvrières et Journalistes, Avocats et Manœuvres du BTP etc. Autrement dit, il n’a aucune valeur sociale. On peut être certain que s’il était décliné par CSP, il y aurait de grosses surprises !
Donc si cet indicateur « décroche » en moyenne générale, c’est qu’il y a probablement un gros problème pour les prolétaires, évidemment lié à la pénibilité. - Enfin, dernier élément, la Dares vient de publier récemment (voir ci-dessous encore) une étude sur l’attribution des « points de pénibilité » via le Compte de Prévention de la Pénibilité (C2P). Edifiant à lire : seulement 2,8% des salariés obtiennent des points, alors que l’effectif concerné concerne 9% des salariés ! Alors, soyons clairs : ces points pénibilité sont bidons, ils n’offrent quasiment aucun avantage, mais la statistique a le mérite de montrer la réalité des mesures gouvernementales.
Nous rajoutons, pour mémoire que l’ordonnance sur la pénibilité de 2017, reprise dans la loi Travail de 2018 a supprimé quatre critères essentiels : les risques chimiques, les gestes et postures, les charges lourdes, les vibrations mécaniques. Maintenant, pour ces risques, il faut faire reconnaître une maladie professionnelle ! En gros, tous les métiers du BTP et de l’industrie, mais aussi des services (nettoyage, santé…) et autres. 2,8% : de qui se moque-t-on ?



Voilà la réalité de l’exploitation capitaliste. Une question fondamentale, un sujet syndical évident, un enjeu de mobilisation qui permet l’unité de la classe ouvrière et même au-delà (stress, burn-out touchent une partie des techniciens et cadres).
ET LA CGT DANS TOUT ÇA ?
Voilà des années que nous affirmons que la question est abandonnée par la Confédération.
Par exemple, il n’y a toujours pas de fiche pénibilité dans les repères revendicatifs mis en place en 2021, même pas de trace, mais peut-être on aurait mal cherché ?
Les documents du 54ème Congrès CGT à venir sont vides : deux petites occurrences très vagues dans tout le projet de document d’orientation :
• §248 pour une retraite anticipée (mais pas chiffrée)
• §373 focus sur la pénibilité pour la santé au travail des femmes (sans autre précision).
Tout au plus la CGT propose de « renforcer la lutte contre les morts, accidents au travail et maladies professionnelles le document d’orientation propose de généraliser la journée d’action du 28 avril, de mettre en place un observatoire des morts et des accidents du travail et de faire en sorte de poursuivre au pénal les employeurs systématiquement dès qu’il y a un mort ou un accident grave » : une journée d’action, un observatoire et des poursuites judiciaires. Et même pas le mot pénibilité… Mais on n’est pas la CFDT ! On est loin d’une mobilisation syndicale de fond, sur le terrain…
Aucune analyse, aucune réflexion, aucune revendication. Et jusque dans les mots : la CGT a repris la formule patronale de « qualité de vie au travail » pour remplacer le mot « pénibilité » détesté aussi bien par Macron que par le MEDEF.
Seuls quelques secteurs particulièrement concernés sont actifs sur le sujet : La Construction et les morts au travail, les Eboueurs et égoutiers, la Chimie qui a lancé une enquête nationale sur la question… Et on voit que chaque fois que les conditions de travail se dégradent quelque part, la pénibilité revient sur le tapis dans nos syndicats.
La pénibilité, elle est au cœur de l’exploitation, avec ses morts au travail, ses fins de vie raccourcies et abîmées entre douleurs physiques et empoisonnements divers. Elle doit être au cœur du travail syndical.
POUR UNE PLATEFORME REVENDICATIVE « PÉNIBILITÉ »
Au fil des ans, des débats, des rencontres et des expériences, nous avons élaboré un début de plateforme, à enrichir, discuter et développer bien sûr. Ces revendications, elles partent non des « nécessités de la production » (du capital) mais des revendications ouvrières, pour répondre à leur situation.
Certains trouveront ces revendications irréalistes, mais elles tracent un chemin, une perspective, un espoir, une base syndicale de classe. Et montrent la société libérée que nous voulons construire pour nous, les prolétaires. Alors n’ayons pas peur d’être utopistes, cela vaut mieux que d’accepter la soumission aux exigences de nos exploiteurs !
- Interdiction du travail de nuit (sauf caractère indispensable, santé, sécurité, certains transports). Rappel que cela a été une des premières mesures de la Commune pour interdire le travail de nuit des ouvriers boulangers.
- Interdiction du travail à la chaîne. C’est une institution « in-humaine », au sens littéral, qui brise le corps et les esprits ;
- Baisse des cadences ;
- Prévention des risques à la source : pas de bouchons d’oreille ou de casque antibruit mais suppression des sources de bruit, pas de masques mais aspirations efficaces, pas de charges etc. Nous ne voulons pas vivre en armure d’EPI insupportables. Bientôt les exo-squelettes ?
- Droit de retrait inconditionnel, immédiat, et protégé des sanctions pour les travailleurs.ses en situation de risque (rappelons que le fameux « droit de retrait » qui existe déjà est fantomatique et sous contrôle de la hiérarchie et de la direction).
- 32h sans perte de salaires ;
- Le tiers temps pénibilité et la reconnaissance de sites « pénibles ». C’est-à-dire que chaque année travaillée dans un emploi réputé « pénible » donne droit à 1/3 d’année de départ anticipé à la retraite. Par ailleurs cela suppose la reconnaissance de la qualité de « site pénible » à des entreprises reconnues comme telles : abattoirs, automobile, etc. Ce que nous revendiquons n’est pas une utopie fumeuse, ce n’est que l’équivalent du régime des travailleurs de l’amiante, gagné de haute lutte, et sans cesse contesté par le patronat et les gouvernements successifs. A nous de le défendre et de l’élargir !
- Retraite à 55ans, 50 ans pour les métiers pénibles (rappel : c’est 52 ans dans la police !!), à la fois pour éviter les années de travail les plus destructrices et pour pouvoir un peu profiter de la vie.
Voilà ce qui devrait être discuté à ce congrès. Voilà ce que la CGT devrait défendre. A nous d’en faire un enjeu dans nos syndicats et éventuellement jusqu’au Congrès.
